Gou Tanabe x Lovecraft au FIBD 2025

Les Chefs-d'œuvre de Lovecraft sont devenus l'adaptation de référence de Lovecraft. Le mangaka Gou Tanabe s'est lancé il y a une douzaine d'années dans un projet d'adaptation en manga un peu fou. Fasciné par l'horreur, il retranscrit parfaitement l'univers horrifique de l'écrivain. Interview de Xavier Guilbert, commissaire de l'exposition « Gou Tanabe x H. P. Lovecraft : Visions Hallucinées ».

Le mythe de Cthulhu vient de faire son entrée dans la prestigieuse collection La Pléidade. L'édition 2025 du Festival International de la Bande Dessinée d'Angoulême a tenu à marquer l'évènement autour d'une exposition sur Les Chefs-d'œuvre de Lovecraft, une série de douze tomes du mangaka Gou Tanabe. Qui mieux que lui pour retranscrire l'univers horrifique de H.P. Lovecraft ? Fasciné par l'horreur, Gou Tanabe croque des personnages souvent tourmentés, aux prises avec des forces maléfiques qui les dépassent et où le mythe de Cthulhu occupe une place centrale. Xavier Guilbert, commissaire de l'exposition « Gou Tanabe x H. P. Lovecraft : Visions Hallucinées », revient sur l'exposition.

Gou Tanabe - affiche exposition Lovecraft
Affiche de l'exposition sur Gou Tanabe x Lovecraft

Pourquoi Gou Tanabe a-t-il entrepris le projet d'adapter l'œuvre de Lovecraft ?

« Les magazines organisent régulièrement des concours pour dénicher de nouveaux talents et Gou Tanabe qui a très envie de devenir mangaka tente sa chance. Il travaille sur plusieurs histoires qui restent inachevées mais c'est avec sa vingt-sixième histoire qu'il se fait repérer. L'idée de construire des histoires n'est cependant pas son fort. Alors sur les conseils de son éditeur, il s'essaie à l'adaptation d'œuvres pour mieux appréhender la construction d'une histoire. Il adapte donc une première œuvre de Maxime Gorki, qui lui vaut un prix en 2002. Ensuite il adapte pour la première fois Lovecraft avec Je suis d'ailleurs en 2004. Après avoir tenté quelques séries courtes, son éditeur lui conseille de revenir à Lovecraft. C'est ainsi que Gou Tanabe se lance dans ce projet fou d'adapter l'œuvre de Lovecraft, qui dure depuis maintenant une douzaine d'années. Il commence ainsi par La couleur tombée du ciel. Ensuite il enchaîne et petit à petit il progresse au sein de la bibliographie de Lovecraft. »

Comment se fait la symbiose entre le dessin de Gou Tanabe et les écrits de Lovecraft ?

« Un auteur japonais du XXIe siècle qui adapte un auteur américain d'horreur du début du XXe siècle, c'est quelque chose d'assez incongru. Ça fonctionne pourtant étonnamment bien. On sent qu'il y a de vraies affinités et des vraies proximités en dehors de la distance culturelle, temporelle et géographique. Au niveau de l'exposition, on a aussi voulu confronter le texte de Lovecraft au dessin de Gou Tanabe. Ainsi l'ensemble de l'exposition est parsemé de texte de Lovecraft, aussi bien le texte en anglais que sa traduction pour permettre aux visiteurs de comparer. La présence des deux auteurs côte à côte fonctionne très bien. Gou Tanabe répond à la difficulté de l'écriture de Lovecraft, qui est une écriture très allusive, par la précision dans ses dessins, telle la tablette de pierre dans Les montagnes hallucinées. On a presque l'impression de la toucher. Pour Le Cauchemar d'Innsmouth il est même allé jusqu'à acheter des poissons pour pouvoir dessiner les yeux des personnages. »

Le travail minutieux de Gou Tanabe

« Gou Tanabe va dans les détails les plus poussés à l'extrême, à l'instar de la tablette évoqué auparavant. Il a acheté des poissons pour Le cauchemar d'Innsmouth, dans lequel il y a des créatures qui sont mi-hommes mi-poissons. Il est allé jusqu'à appuyer sur les yeux pour voir comment ça fonctionnait. Concernant Cthulhu, à un moment, Gou Tanabe a pensé acheter un poulpe mais comme il habite dans les montagnes, cela était difficile avec le poissonnier.  » Il faut savoir que Gou Tanabe fonctionne à la manière d'un sculpteur. Il fonctionne avec un système de couches. « C'est un petit peu comme de l'animation, c'est-à-dire qu'il y a plusieurs calques qu'il superpose. Il rajoute des éléments. Il travaille sur papier, il scanne tout et ensuite il combine les choses, il rajoute des effets, des trames, les bords des cases et le texte. Il construit ainsi l'image telle qu'elle est dans le livre. » Autre remarque, si l'œuvre est sombre, les planches sont très blanches.

Comment avez-vous conçu l'exposition ?

« Pour l'exposition "Gou Tanabe x H. P. Lovecraft : Visions Hallucinées", l'idée de départ était de mettre en scène le dialogue entre les deux créateurs, au sein du projet plus large de Fausto Fasulo (directeur artistique en charge de l'Asie pour le Festival) de montrer les échanges entre Japon et Occident avec les trois expositions consacrées à des mangakas durant l'édition 2025. Dans cette optique, il était important de faire figurer le texte de Lovecraft (y compris dans sa version originale) en regard des dessins de Gou Tanabe. »

Quel cheminement avez-vous choisi pour les visiteurs ?

« J'ai voulu proposer un parcours qui suive le déroulement typique d'une nouvelle de Lovecraft : débutant dans un bureau, entouré de documents, alors que le personnage principal couche sur le papier les horreurs qu'il a pu voir et qui l'ont porté au bord de la folie. Il faut préciser que Lovecraft met en scène des hommes de sciences et non des hommes de terrain à la Indiana Jones. Ensuite, on "sortait" dans la campagne de Nouvelle Angleterre, mêlant lieux réels et lieux imaginés comme la ville d'Arkham ou de Dunwitch. Puis on va vers des espaces plus inexplorés. Lovecraft écrit dans les années 1920 - 1930, à l'époque des dernières grandes expéditions scientifiques qui vont vers les pôles comme dans Les montagnes hallucinées ou vers les déserts, qui sont les dernières terra incognita. Et là, on découvre un passage, on découvre des ruines. On s'enfonce dans le sol et c'est là qu'on va découvrir les restes des civilisations disparues. Parfois on tombe dans des tombeaux dans lesquels dorment ces divinités monstrueuses qui n'attendent que leur moment pour reprendre la domination sur le monde. On se retrouvait ainsi face à face avec les créatures monstrueuses du panthéon lovecraftien, Cthulhu en tête. Parfois elles se réveillent. On prend la fuite et à ce moment-là on sort et on a donc cette sortie dans un espace qui est entre le rêve et la folie. Ça se termine avec une sorte de coda avec l'homme qui contemple la grandeur du cosmos et qui se retrouve ramené à la petitesse, à l'insignifiance de son existence par rapport à tout ces mystères qui le dépassent. On a aussi un parcours dans lequel on descend dans les profondeurs et c'est pourquoi la couleur des murs changent aussi. Au départ les murs sont blancs puis lorsqu'on s'enfonce dans les profondeurs les murs deviennent noirs et quand on ressort, les murs redeviennent blancs. Une bande-son étrange spécialement composée pour l'occasion complétait l'ambiance faite d'étrangeté. »

Comment l'exposition donne-t-elle à montrer le travail de Gou Tanabe ?

« L'exposition proposait 120 originaux, qui permettaient à la fois de voir le travail d'adaptation du mangaka, mais également sa méthode de travail très particulière dans laquelle le dessin sur papier n'est qu'une étape, produisant une "matière graphique" qu'il manipule et finalise ensuite sur ordinateur, ajoutant texte et trames. On pouvait voir aussi le travail sur la narration, dans une approche très intuitive, bougeant des cases ou des pages afin d'obtenir le récit le plus efficace. Les planches proposées couvraient l'intégralité de la production de Gou Tanabe consacrée à Lovecraft, allant de sa première incursion avec The Outsider en 2004, jusqu'aux récits consacrés à Randolph Carter publiés en magazine fin 2024 et pas encore disponibles en recueil au Japon. Une bibliographie listant l'ensemble des écrits de Lovecraft et leurs adaptations éventuelles par Gou Tanabe concluait le parcours, donnant à la fois une vue du trajet parcouru qu'une idée de la route restant à faire. »

Quel a été le ressenti de Gou Tanabe sur l'exposition ?

« Gou Tanabe était ravi de cette mise en scène, et s'est montré très enthousiaste durant les deux rencontres que j'ai eu le plaisir d'animer. Il a pu expliquer combien l'oeuvre de Lovecraft le fascine, lui qui est depuis toujours un fan du genre horrifique. Il a une approche très concrète du dessin, cherchant le réalisme le plus poussé, ce qui fait que la prose parfois allusive de Lovecraft lui pose quelques problèmes, dont il arrive à se tirer. Nous avons eu des échanges au niveau de son travail et pour l'exposition nous avons pu échanger sur les interrogations de la section de planches, l'agencement de certaines planches, etc. Après, l'exposition reste mon interprétation de ma lecture. C'est un angle d'approche de l'œuvre. Il y a plein d'autres manières de le faire. »

Nous remercions Xavier Guilbert, commissaire de l'exposition « Gou Tanabe x H. P. Lovecraft : Visions Hallucinées » d'avoir répondu à nos questions.

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Frédéric Mineur
Journaliste
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