Camille Gharbi et « Les monstres n’existent pas »

L'artiste Camille Gharbi s'intéresse aux questions des violences conjugales. Après une première exposition intitulée « Preuves d'amour », qui montrait la banalité de l'acte au regard d'objets du quotidien, elle réitère avec « Les monstres n'existent pas ». Elle s'intéresse ici aux auteurs et aux autrices de violences conjugales à travers une série de portraits, conçus en collaboration avec la direction pénitentiaire. L'exposition est actuellement visibe au palais de justice de Poitiers (86).

Depuis quelques années, le palais de justice de Poitiers (86) accueille des expositions en lien avec le 25 novembre, journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes. Pour l'année 2024, la salle des pas perdus reçoit l'exposition de Camille Gharbi, « Les monstres n'existent pas ». À travers ses photos, l'artiste a voulu pousser les gens à s'interroger sur la question des « monstres », ces personnes qui commettent des violences conjugales.

Camille Gharbi
Camille Gharbi entourée des différents partenaires de l'exposition

Transformer le regard sur les violences conjugales

Plus de quarante institutions et associations s'investissent dans la lutte contre les violences faites aux femmes à Poitiers. Dans un souci de multidisciplinarité, elles montrent le chemin qu'il reste à faire, tout en montrant tout ce qui peut être accompli au quotidien. « Les monstres n'existent pas. Ils peuvent être n'importe qui, quelqu'un de notre famille, un ami, un collègue... » L'exposition de Camille Gharbi amène à réfléchir et à transformer nos pensées et nos opinions en actes.

Passer par la banalité des objets pour montrer la banalité des crimes

Pour Camille Gharbi, la salle des pas perdus est un endroit pertinent par rapport au sujet qu'elle aborde. Voilà quelques années déjà qu'elle travaille sur les violences de genre et sur le vivre ensemble de manière plus générale. En 2018, à travers une exposition intitulée « Preuves d'amour », l'artiste avait dressé une sorte de constat sur le féminicide en France. « J'avais choisi de passer par la banalité des objets pour montrer la banalité des crimes. » L'idée était alors d'amener les gens à réfléchir « sur ces drames qui sont d'une banalité confondante et qu'on considérait jusqu'à il n'y a pas longtemps comme des faits divers individuels et non comme un système ». À la suite de ce premier travail, elle s'est interrogée sur la manière dont on peut faire évoluer cette situation. Très vite, le sujet des auteurs et des autrices de violences s'est imposé. « Les monstres n'existent pas » présente une série de portraits réalisés en collaboration avec la direction pénitentiaire. « Les victimes et les auteurs sont liés. Ce sont deux revers d'une même médaille. »

Un travail en réseau avec le service pénitentiaire

Pour aller à la rencontre des auteurs et des autrices de violences conjugales, Camille Gharbi a bénéficié de l'aide de Sandra Defoulounoux, assistante sociale détachée et conseillère service pénitentiaire d'insertion et de probation de la Vienne au SPIP à Poitiers en milieu ouvert. « Aller du côté des auteurs et des autrices de violences conjugales, c'est forcément aller à la rencontre des personnes incarcérées. » Les deux femmes avaient pu se rencontrer à l'Espace Mendès France en 2019, au cours d'une conférence sur le sujet. Dès lors, tout s'est organisé pour favoriser la tâche de l'artiste. « Très vite, nous nous sommes aperçues qu'il était très difficile d'organiser des rencontres en milieu ouvert. L'équipe en milieu fermé s'est alors fortement mobilisée autour du projet de Camille Gharbi. » L'artiste a aussi pris soin de « ne pas aller voir des personnes qui sont encore dans le déni ou la minimisation de leurs actes ». C'est en ce sens que le personnel pénitentiaire a été d'une aide précieuse.

La question du vivre ensemble à travers les auteurs et les autrices

« On est tous ensemble sur la même Terre, dans le même espace, même si on évolue chacun un peu dans sa bulle. C'est crucial de se parler, de faire avec pour faire évoluer les choses et notamment en ce qui concerne les auteurs et les autrices de violences. À partir du moment où on a aboli la peine de mort, si les gens sont entrés en prison, normalement, ils ressortent. Vient alors la question de la réhabilitation sociale. » C'est la raison pour laquelle il était important pour Camille Gharbi de représenter ces personnes. « Il y a peu de travaux artistiques qui montrent le sujet. La plupart du temps, ces personnes sont vues commes des " tarés ", comme des " monstres ", alors que ce n'est pas le cas. » Elle voulait aller vers eux sans minimiser et sans excuser leurs actes car « pour faire changer les choses, il faut les comprendre ».

Les rencontres avec les détenus

« Pour chaque détenu, c'est la conseillère ou le conseiller référent qui a présenté le projet et qui a obtenu le consentement du détenu. Ensuite, il a fallu organiser les échanges. Nous avons alors monté un protocole de deux rencontres avec des entretiens enregistrés, suivis d'une troisième rencontre pour réaliser le portrait en parloir. Pour la quatrième et dernière rencontre, je leur a donné le portrait et je leur ai fait lire les textes qui accompagnent les photos de l'exposition pour qu'ils les valident. » Le travail a demandé ainsi beaucoup d'organisation, compte tenu du milieu carcéral et des différentes autorisations requises. « Dans ce travail, il faut avoir à l'esprit les actes qui ont été commis tout en prenant en compte une personnalité et un vécu, en plus de la victime et de tout ce qu'elle a subi », souligne le procureur général Éric Corbeaux.

L'importance de la parole rapportée

« Les mots sont réparateurs. Il y a une dimension performative dans la parole. La parole a un impact dans le bon comme dans le mauvais. J'avais besoin de chercher des témoignages qui soient capables de remettre de l'humanité sur ces situations qui sont assez inhumaines et assez monstrueuses. » Pour Camille Gharbi, c'était effectivement un pas nécessaire pour essayer d'aller vers une compréhension commune de ce qui se joue dans ces affaires-là. La série des dix entretiens, portraits, témoignages affichée dans la salle des pas perdus est ponctuée par deux images qui illustrent les émotions qui sont revenues le plus souvent dans les discussions avec les auteurs. La lecture a aussi une part importante dans l'exposition. Au niveau du portrait, il y a aussi la question de la mise en avant. « Je ne voulais pas les représenter directement pour de nombreuses raisons. »

Comprendre le cheminement vers le déchaînement de l'acte

« On a fait plusieurs entretiens, dont deux entretiens à chaque fois où je les ai questionnés sur le fait de comment ils en étaient arrivés là, pourquoi ils n'avaient pas réussi à l'éviter, qu'est-ce qu'ils auraient pu faire pour l'éviter, comment ils comptaient faire pour ne pas essayer de récidiver. » Les récits qui accompagnent l'exposition « Les monstres n'existent pas » s'articulent autour de ça, plus que leur acte, car pour l'artiste, ça ne raconte pas les faits mais plus leur histoire et la construction du passage à l'acte. « Dans chaque entretien, la notion de contention, de pression, de difficulté à exprimer est revenue dans le témoignage. » Pour traduire cela, l'artiste a réalisé la photo d'une cocotte-minute « que certains ont nommée littéralement ou que d'autres ont évoquée. L'idée d'emmagasiner est revenue plusieurs fois. » Ne pas avoir de soupape, ne pas avoir de moyen d'expression pour faire redescendre la pression a conduit au passage à l'acte. « D'un coup j'ai explosé. C'était Hiroshima dans ma tête. » Gwenola Joly-Coz, première présidente de la cour d'appel de Poitiers, rappelle que le meurtre intervient dans un déchaînement de violence sur le corps de la victime, liée au déchaînement émotionnel.

La question des représentations à travers l'exposition

« L'idée de ces portraits et de l'exposition en général, c'était qu'on puisse réfléchir collectivement, en les regardant et en écoutant ce qu'ils disent, de ce qu'ils ont fait. Qu'est-ce qui se joue dans ces histoires ? Quelle est la part de l'individuel et quelle est la part du collectif ? » Camille Gharbi explique que dans chaque témoignage, dans chaque récit, il y a des histoires spécifiques et singulières, qui s'articulent autour de problématiques collectives. « L'éducation des garçons, le rapport à la masculinité, à la force, à la faiblesse, la capacité d'être en contact avec ses émotions, le fait de demander de l'aide, les violences intrafamiliales et le fait d'avoir subi des violences dans l'enfance, la répétition, la reproduction de ces violences, les problématiques de l'alcool, de la drogue, le fait que les hommes - plus que les femmes - adoptent des comportements addictifs, etc. tout cela dit beaucoup sur la société. Il y a plein de choses qui parlent de notre monde au-delà de leurs histoires personnelles. »

Présentation de l'exposition « Les monstres n'existent pas » par Camille Gharbi

Vous pouvez suivre Camille Gharbi sur Instagram et Facebook. L'exposition « Les monstres n'existent pas » est visible actuellement au palais de justice de Poitiers (86) dans le cadre de la journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes.

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Frédéric Mineur
Journaliste
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