Philippe Roy, un apiculteur engagé


Philippe Roy est apiculteur au nord-est de Poitiers. Propriétaire de plusieurs ruches réparties à plusieurs endroits, il revient sur les évolutions qui ont marqué son métier au fur et à mesure de l’apparition de l’agriculture intensive, du remembrement, de l’emploi abusif des pesticides, première cause de mortalité chez les abeilles. Il propose quelques solutions mais tout doit se faire en synergie et en parfaite intelligence.

Philippe Roy est un apiculteur engagé qui ne mâche pas ses mots. En trente années de métier, il a vu l'agriculture intensive conquérir de plus en plus de terres et tout dévaster. Les pesticides employés par les agriculteurs sont la première cause de mortalité des abeilles. Le glyphosage désherbe tout sur son passage. « On nous empoisonne. » Aujourd'hui la majeure partie des plantes sauvages ont disparu sur le bord de nos routes. Les plantes mellifères disparaissent de plus en plus, créant une réelle carence pour les abeilles.
Il milite pour une agriculture raisonnée, plus respectueuses de l’environnement.

Philippe Roy, un apiculteur engagé.

Un changement de vie

« Alors je suis Philippe Roy. Je suis apiculteur depuis maintenant 30 ans dans la Vienne. Mon parcours n’était pas trop destiné à l'apiculture. Je suis un homme de la nature. Je la connais bien, même si on apprend tous les jours dans la nature. J'ai fait divers métiers en tant que menuisier, charpentier-couvreur, ébéniste. Après, j'ai été un peu dans la pétrochimie. C'est pas ma tasse de thé, mais il fallait bien se nourrir. Donc il y avait deux enfants en bas âge. J'ai connu ce que c'était. Et puis un jour, j'ai voulu faire quelque chose de ma vie. Donc pour faire de sa vie, il faut faire un grand coup de frein et puis faire un 360 degrés pour dire : voilà, je reviens aux vraies valeurs. Et c'est là que je me suis mis apiculteur. Je suis né dans le Poitou, dans un petit village à deux kilomètres d'ici, à Lavoux. Mes parents étaient agriculteurs. Comme à l'époque il y avait beaucoup de nature aussi ici, il y avait beaucoup de chemins, d'oiseaux, tout ça, ça me plaisait bien. Et puis le fait que maintenant, après, on grandit, on fait des enfants et puis le travail nous mène et puis le temps passe. Et puis on ne se pose pas de trop de questions. Puis un jour on se réveille et peut être que j'aurai peut être été mieux en montagne. Ça m'aurait plu. La montagne m’aurait beaucoup plus. Maintenant avec l'âge avançant, je me dis que c'est un peu tard mais autrement, j'y ai passé de très bons moments dans le Poitou. »

Les débuts de l'apiculture

« Depuis une trentaine d'années que je fais ce métier maintenant. Quand j'ai commencé, j'étais dans les précurseurs, parce que c'était pas vraiment un métier. On ne savait pas vraiment où nous mettre. On a fini par nous dire : vous êtes éleveurs donc on faisait partie de la MSA. Mais à l'époque, ils ont mis à peu près quelques mois avant de savoir où je devais être. Ce n'était pas un métier. C'était toujours le grand-père au fond du jardin ou ça se transmettait de père en fils et qu’ils avaient cinq ou six ruches, dix ruches, vingt ruches. Et puis on faisait après différentes choses. On mangeait du miel. Il n'y avait pas le sucre, qu’on trouve aujourd'hui. On en mettait pour le faire de l’eau de vie, pour les choses comme ça. C’était artisanal. Et moi, j'ai voulu en faire mon métier, parce que ça me plaisait, d'abord, parce que, en plus, c'était accessible, parce qu'il ne fallait pas un grand nombre d'hectares. »

L'installation

« L'agriculture, quand j'ai commencé, commençait à devenir intensive. Et ça, ça ne me plaisait pas du tout. Ce n'était pas ce que je voulais faire. La terre m'intéressait, mais pour la respecter, pour la protéger quoi. L'Apiculture, c'était possible, parce qu'il fallait investir, pas forcément très beaucoup. À l'époque, quand j'ai commencé, il y avait beaucoup de gens qui se séparaient de leurs ruches, les grands-pères, des choses comme ça, et qui demandaient pour un petit prix et je me suis monté comme ça. Donc au départ, j'ai trouvé une personne qui vendait cent ruches, qui m'a formé un petit peu, qui était M. et Mme Lurton, de Migné-Auxance. Et puis j'ai racheté leur affaire avec leur matériel. Je me suis lancé. Ça m'a plu tout de suite. J'ai senti cette vie foisonnante. Vous savez, quand il y a 35 à 65000 abeilles dans une ruche et que vous ouvrez cette ruche, vous sentez cette odeur et ce bourdonnement. C'est le début de la vie et c'est aussi une montée d'adrénaline. J'en garde un bon souvenir. Et puis j'ai racheté leur entreprise et après je me suis monté :  de 100 ruches, je suis passé à 380 ruches. Et après j'ai fait ce métier-là. Je faisais quelques tonnes de miel. Jusqu'en 2011, j'ai fait jusqu'à onze tonnes de miel avec 220 ruches, ce qui était déjà pas mal. Alors on faisait trois quatre hausses1 pleines jusqu'à ce niveau-là. »

L'agriculture intensive et ses conséquences sur l'apiculture

« Jusqu'en 2008 - 2010, il n'y avait pas trop de mortalité. Moi, j'ai connu l'époque où les abeilles ne mouraient presque pas, quelques-unes par-ci par-là, parce que des reines mouraient en fin d'année. Elles n'étaient pas remplacées. Certains mouraient au mauvais moment, un peu comme chez les humains où il y en a quelques-uns qui meurent, mais beaucoup, beaucoup qui vivent. Les abeilles, c'était un peu comme ça. Donc on avait des abeilles qui n'avaient pas de problème de nourrissement, parce qu'il y avait des fleurs partout, parce qu'il y avait de la nourriture partout, parce qu'il y avait encore un écosystème. Il y avait moins de pesticides. Et après les pesticides sont arrivés. Les cultures intensives sont arrivées. Il y a eu déjà aussi après-guerre le remembrement qui a arraché beaucoup de haies. Il y avait une vie dedans, il y avait des oiseaux, mais il y avait aussi des fleurs, une floraison. Et après, est venue l'agriculture des grandes cultures. Il n'y avait plus vraiment de petites haies. Donc toute une vie, déjà, a commencé à s'effondrer. Et après est arrivée l'agriculture intensive avec tout ce qui est pesticide, désherbage systématique. Forcément quand on désherbe une fleur, c'est avant qu'elle naisse ou quand elle est juste née donc elle ne va pas fleurir et elle ne se reproduit pas et si elle ne se reproduit pas, elle ne peut pas donner de graines. Et l'année d'après, il y a des espèces de fleurs qui ont disparu, mais des milliers et des milliers, parce que quand on a connu, moi déjà, à l'âge où je suis, les campagnes qu'on a connues avec des patchworks de fleurs le long des chemins et tout ça, et qu'aujourd'hui, on ne voit plus que quelques pâquerettes, mais on ne voit rien d'autre. On voit plus de rose, de bleu, de jaune, tout ça. Toutes ces fleurs ont disparu. Donc cette culture intensive a beaucoup abîmé, et pas que les abeilles, parce que c'était une sorte de nourriture, mais aussi tout ce qui est gibier, les faisans, les perdreaux, les cailles, enfin tout un tas de d'oiseaux qui sont morts aussi. Avec ça, on a fait beaucoup de bêtises quoi. »

Les pesticides, principale cause de mortalité chez les abeilles

« À travers ça, les abeilles ont été aussi, elles, impactées. Manque de nourriture entre les grandes cultures qui sont le colza et le tournesol, c'est-à-dire que là, oui, il y a des quantités, mais à la fois il y a des quantités de nectar, mais il y a aussi beaucoup de pesticides déposé dessus. Donc ça veut dire qu'elles ont aussi la nourriture et la mort qui sont là. Donc c'est compliqué. Depuis cette évolution qui a été très rapide et dont on n'arrive pas à suivre. On est en train, même de s'empoisonner et je pèse mes mots. Aujourd'hui, les abeilles meurent principalement par les pesticides. Ensuite, après bien sûr, arrivent d'autres facteurs : il y a eu le varois, il y a eu la nosémose, des choses comme ça. Mais ça on le gère et on en parle, parce qu'il faut en parler et puis les grosses firmes aiment bien parler, parce que pendant qu'on parle de ça, on ne parle pas des pesticides. Mais ça c'est pas... Faut le suivre, faut le gérer, mais on arrive bien à le gérer en tant qu'apiculteur. Par contre, les pesticides, on ne peut pas les gérer. C'est des milliards d'abeilles qui meurent en quelques jours, des milliards et des milliards quoi. Ensuite, après, forcément, il y a ce changement climatique qui arrive, qui fait que ces grosses chaleurs, quand on arrive à des 40 degrés, les fleurs ne tiennent pas. Elles ne donnent pas de nectar, donc c'est moins mellifère. Les abeilles elles ont chaud aussi. Il y a moins de points d'eau aussi. Donc ces points d'eau qu'on a enlevés, toutes ces petites mares, tout ça, tout, elles ne sont plus là. Donc elles boivent forcément des eaux qui sont plus ou moins polluées. Il faut savoir que nous, si l'eau que l'on boit, pour nous, est polluée et qu'on boit de l'eau polluée, on sait que c'est en dose raisonnable. Mais pour un petit organisme, d'un centimètre et demi, c'est foudroyant, des fois. Donc il y a ça et puis après il y a le frelon asiatique dont tout le monde parle. Alors c'est vrai qu'ils sont embêtants, parce que, à partir du mois de juillet, les nids sont plus gros, et comme les chaleurs s'en vont maintenant depuis jusqu'au mois de novembre, quand il n'y a plus grand chose à manger, ils se vengent sur les abeilles. Et là c'est un gros fléau. Mais le départ, c'est les pesticides. Donc on a pesticides, changement climatique et changement climatique qui amène des invasions de prédateurs comme le frelon asiatique. »

L'abeille, un grand sportif

« Donc ce qui fait que la dernière récolte que moi j'ai faite avec quand même des cultures intensives, c'est en 2011. J'ai fait onze tonnes de miel avec 210 ruches. Je parle de miel, je ne parle pas de sucre. Les abeilles c'est un grand sportif, donc il faut une nourriture énergétique, donc le pollen qui est une source multivitaminée et le miel. Elles vont chercher le nectar dans les fleurs. Et ce nectar, elles le transforment après entre elles. Elles vont le déglutir, se l'absorber et le déglutir en le séchant plusieurs fois. Et là, c'est là qu'elle vont faire le partenariat entre le nectar, qu'elles vont ingurgiter et ressortir une substance qui est hyper énérgétique de protéines, vitamines, glucides, acides aminées pour renforcer ce nectar, et elle va faire un élément qui deviendra le miel, qui sera trois quart végétal et un quart animal. Et comme c'est des grands sportifs, il faut absolument une nourriture très énergique, qui est le pollen et le nectar travaillés par les abeilles. »

De mauvaises pratiques

« Ça ne va pas plaire à beaucoup de gens, mais il faut savoir aujourd'hui que même en France, ils s'emploie des centaines de tonnes de sucre dans l'apiculture. Donc comme les abeilles, c'est pas des vaches, elles ne mangent pas beaucoup de sucre, mais ça les maintient, il passe où, le reste ? C'est à se poser la question. Le sucre ne sera jamais travaillé, c'est un leurre qui les maintient vivantes, momentanément, qui fait pondre la reine artificiellement, parce que pour elle, abondance de nourriture, donc de 500 œufs, elle passe à 3 000 œufs par jour. Mais c'est un leurre, parce que toutes ces futures abeilles vont être nourries avec des produits de bas de gamme. Et comme c'est des grands sportifs, elles feront quelques mois et puis elles mourront à leur tour. Et l'être humain s'amuse à ça aujourd'hui, à refaire des essaims alors que les essaims, autrefois, on a toujours fait des essaims au mois de mars pour que la floraison commence, pour que les abeilles puissent commencer à prendre les premières fleurs, les premiers pollens, laisser le temps de faire de la cire et d'emmagasiner pendant les cinq mois à venir. Elles ont presque cinq mois à faire du miel - tout le reste, c'est des mois de disette - et refaire des quantités pour qu'elle puisse survivre pendant les longs mois d'hiver qui sont octobre, novembre, décembre, janvier, février, mars. Donc tout ça, il faut absolument qu'elles fassent des réserves pour pouvoir se nourrir l'hiver. Le reste du temps après, elle se mettent en léthargie. Si elles ont du sucre, forcément ce sucre ça ne les maintient pas, et puis ça leur fait des carences. Et ces petits qui vont naître avec des carences, et bien elles les porteront toute leur vie. C'est des abeilles qui vont naître mais qui vont faire quelques mois et ça ne durera pas. »

La mobilisation de tous

« Il faut absolument que tout le monde se mobilise, pas que pour nous, mais aussi pour nos enfants, pour la nature, pour notre Terre mère qui elle, a besoin de nous. Donc si on se mobilise et que l'union fait la force, et bien... Il ne faut pas attendre que les hommes d'État fassent quelque chose. Ils n'y connaissent rien. Ils connaissent les chiffres, mais par contre au niveau de nature, ils ne connaissent rien. L'argent passera avant le raisonné. Donc si on veut sauver ce qu'il nous reste, aujourd'hui, c'est encore faisable. C'est protéger des lieux, revoir une agriculture. L'agriculture intensive ne marche plus. La preuve, parce qu'il faut leur donner de l'argent pour qu'ils mettent des poisons pour nous empoisonner. Et ils ne s'en rendent même pas compte. C'est parce qu'ils ont tellement besoin de primes. Ils sont tellement loin que pour eux c'est des médicaments. Mais ces médicaments s’en vont dans l'eau, s'en vont dans l'air. Et aujourd'hui on a de plus en plus de cancers de partout. Et ça on le voit partout et on a perdu je ne sais pas combien d'insectes et d'oiseaux. On ne peut pas continuer comme ça. »

Des petites structures

« Il faut des petites structures en bio, mais des petites structures et puis aider ces structures à faire de la qualité, au lieu de donner des primes à des gens qui mettent des pesticides et respecter la terre. Une loi toute bête qui dit : fini les primes aux grandes surfaces. Aujourd'hui, nous allons donner des primes en faisant une analyse de sols et chaque exploitation aura des analyses de sols. Et plus les sols seront sains, plus vous aurez de primes et plus les sols seront gorgés de pesticides et plus on vous diminuera vos primes. On ne peut pas travailler contre la terre, On ne peut pas dire que si on tue les nuisibles, qui mangent des insectes, ces insectes-là, il faudra donner plus de doses de pesticides, ce qu'ils appellent des envahisseurs pour les cultures. Aujourd'hui, on emploie de plus en plus de pesticides et on n'est pas au courant de tout. »

Le sucre comme subterfuge pour tromper l’acheteur

« Le sucre ce n'est pas bon. Ce n’est pas bon d'abord pour les abeilles, parce que c'est pas normal. Et puis je n'ai pas envie de faire manger ça à mes clients. Je suis quelqu'un d'honnête donc la seule solution d'assister à tout ça et puis dire : oui, ça meurt. Mais on ne veut plus en parler comme ça, plus de problème. Et comme il y a des tonnes de sucre maintenant qui arrivent en même temps - soit disant miel, mais c'est du sucre - on fait manger ça aux gens et comme c’est caché, c'est passé sous silence, tout va bien. Et les gens achètent du miel à 5 € et 9 € le kilo. Ce n’est pas possible. On n’en fait presque plus de vrai miel. C'est devenu une denrée rare et de luxe. Bien sûr qu'il y a d'autres petits problèmes le varois, la nosémose, le frelon asiatique. Effectivement, ça se greffe, ça se greffe et ça finit par faire beaucoup. Elles sont agressées un peu de partout, mais le principal problème, c'est l'agriculture intensive qui a fait disparaître toutes les fleurs. »

Les plantes mellifères

« Toutes ces fleurs que vous voyez, ces pâquerettes, par exemple, vous en voyez plein, là, mais ça, ça ne donne pas de nectar. Vous avez des plantes mellifères et d'autres qui n'y sont pas. Donc, il y a un quart de plantes mellifères et trois quarts de plantes qui ne sont pas mellifères. Elles ont toutes du pollen, mais elles n’ont pas toutes du nectar. Tout ce qui est légumineuses, graminées, non, mais tout ce qui est légumineuses : trèfle, luzerne, sainfoin, Phacélie, Mélilot, toutes ces plantes qui étaient appétentes et qui donnaient de l'azote naturel dans le sol, qui faisait pousser aussi les autres plantes et qui étaient très appétentes pour les animaux. Vous avez tout ce qui est plantes aromatiques : la lavande, le thym, le romarin… »

Un interview à (ré)écouter ici et sur notre page Podcasts

1 : une hausse en apiculture est un étage supplémentaire contenant des cadres vides, avec ou sans cire gaufrée, que l'apiculteur ajoute sur le corps de la ruche.

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Frédéric Mineur
Journaliste - Réalisateur
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