Visages, ce que nous sommes, entre identité et transmission

Les deux scénaristes, Nathalie Ponsard-Gutknecht et Miceal Beausang-O'Griafa, et le dessinateur Aurélien Morinière, étaient en séance de dédicaces à la librairie L'Hydragon le vendredi 11 avril 2025 pour Visages, ce que nous sommes.

Visages, ce que nous sommes est une bande dessinée en quatre tomes retraçant les vies des personnages principaux, de nationalités et de générations différentes, de 1900 à 1954 en France. Bien plus qu'un travail de recherche historique, les auteurs ont voulu donner un grande part à l'humain, à l'émotion, dans le récit.

Deux valeurs fondamentales comme point de départ

« La problématique de l'identité était quelque chose d'important pour nous. Ça fait partie de notre vie au quotidien », explique Nathalie Ponsard-Gutknecht. « Quand nous avons eu cette idée de projet, c'était dans le contexte du centenaire de la première guerre mondiale. Il y a plein de bandes dessinées sur la première guerre mondiale, qu'est-ce qui justifierait que, nous, nous travaillions là-dessus ? » Les deux scénaristes se sont alors mis autour d'une table pour lancer quelques idées par-ci par-là. « Nous avons eu tout de suite deux points importants : la transmission, pour faire en sorte que la mémoire ne soit pas perdue, et l'identité. Nous sommes partis de là et tout notre travail s'est développé autour de ces deux points. Ce travail a déclenché plein de réactions en chaîne et des choses sur nos propres identités. Quand on parle d'identité multiples, déjà en France, en fonction de nos régions, on retrouve ce genre de problématique. Je trouvais ça très intéressant de le mettre en avant. »

Visages, raconter la grande histoire à travers l'humain

« C'est un travail de neuf ans et surtout nous voulions qu'il y ait une histoire humaine, pas juste une histoire marketing. » Pour rendre crédible leur récit, les deux scénaristes ont réalisé un vrai travail de recherche en trois langues : anglais, français et allemand. « C'était beaucoup plus riche », déclare Miceal Beausang-O'Griafa. « Et nous nous sommes aperçus que lorsqu'on touche à l'identité, on s'aperçoit vite que beaucoup de la documentation, c'était un peu toujours la même chose, notamment ce qu'on trouve sur internet. Il a donc fallu que nous creusions davantage en nous orientant vers des témoignages. » Pour les scénaristes, l'idée était d'avoir des témoignages authentiques, de la lettre de poilu pour la Grande Guerre à de l'audio et de la vidéo au fur et à mesure que le temps avance. À la fin, ils ont même récolté des témoignages vivants.

Se mettre au niveau émotionnel des gens

« Nous voulions raconter la grande Histoire par la petite histoire, avec des gens ordinaires qui se retrouvent parfois dans des situations extraordinaires, mais racontée à l'échelle humaine, avec de l'émotion », explique Miceal Beausang-O'Griafa. Les deux scénaristes soulignent qu'il existe un décalage, surtout quand il s'agit de la Première Guerre mondiale, entre ce qu'on nous restitue de cette histoire-là, qui sont des dates, des faits, et les témoignages. Aujourd'hui, l'humain prend un peu plus de place, contrairement au moment où ils ont démarré l'aventure. « En tant que communicante, quand j'essaie de faire passer des messages, je me mets au niveau émotionnel de l'individu », précise Nathalie Ponsard-Gutknecht. « Si nous ne faisons pas ça, nous ne nous approprions pas le message et il disparaît et c'était ce lien-là que nous voulions avec le lecteur. »

L'émotion passe par le détail

« Visages, ce que nous sommes est une histoire fictive pleine d'histoires vraies. Quand vous recueillez des témoignages, le petit détail fait toute la différence. Ce petit détail qu'on vous donne, qui a été vécu, c'est ça qui crée l'authenticité dans une histoire. Vous n'allez pas l'inventer. Parfois, ce sont des choses toute bêtes, mais c'est ça qui devient signifiant pour le lecteur, pour l'individu qui reçoit ce message-là. C'est pour cette raison que nous avons fait un travail très précis. » Pour les scénaristes, en fonction des périodes temporelles, la tâche a été plus ou moins difficile et a revêtu des formes différentes. « Pour la Première Guerre mondiale, c'est dans les lettres des poilus que vous avez ce genre de détail, parce que c'est de l'écrit. Quand on arrive à la fin, vous avez en revanche du témoignage vivant et ce n'est pas le même espace. Vous avez un niveau de détail émotionnel plus important. »

L'histoire ordinaire fait évoluer les représentations institutionnelles

« Nous voulions avoir un fond historique le plus juste possible, même si nous ne sommes pas du tout historiens. Nous avons remarqué à travers nos recherches que les mentalités évoluent. Par exemple le Musée de la Grande Guerre du pays de Meaux est très loin de la représentation du méchant Allemand et du gentil Français. La reconstitution d'une tranchée à taille réelle à l'extérieur du musée permet aux visiteurs d'entrer dans les baraquements aussi bien côté français que côté allemand. Cela s'est traduit dans notre histoire par la volonté de raconter l'histoire de gens ordinaires et non celle des grands hommes et des grandes dates. Dans le tome 1, on peut notamment retrouver des planches sur l'artisanat des tranchées. Dans les deux camps, les soldats récupéraient des douilles d'obus et en faisait différents objets. »

Un processus de fabrication long pour Visages

« Nous avons pu avoir un retour institutionnel assez rapidement. En revanche, pour ce qui est du retour du public, il nous a fallu attendre longtemps. Lorsque nous avons signé avec l'éditeur Glénat, nous nous sommes mis d'accord sur ce qu'on appelle une mise en frigo. Littéralement, nous signons les quatre tomes d'un coup, c'est-à-dire que nous les faisons et qu'ils nous les payent au fur et à mesure. Ce n'est que lorsque le dessinateur, Aurélien Morinière, était en train de faire le quatrième tome qu'ils ont commencé à les sortir avec trois mois d'intervalle. Cela vient du fait que le lecteur moderne n'aime pas attendre. »

Des personnages en marge

« Quand nous avons commencé à travailler avec Aurélien, nous avons développé la psychologie de chacun des protagonistes. Il lui a fallu créer des personnages répondant aux traits de caractère que nous avions définis dans le scénario. Les personnages devaient également évoluer dans le temps car on les voit pour certains enfants jusqu'à leurs soixante ans. Ils ont évolué aussi bien psychologiquement que physiquement, tout en conservant leurs caractéristiques. En quelques sorte, les personnages ont évolué comme nous. Peut-être que écririons différemment certaines scènes aujourd'hui ? » Pour Aurélien Morinière, le dessinateur, « ces personnages sont intégrés dans un monde qui est pétri d'idéologies, d'engagements patriotiques et fanatiques. Cela fait qu'ils sont à la marge, systématiquement, dans tous les cas. Par exemple, Liselotte Ruf est journaliste mais elle ne rentre pas dans le rang. Elle va notamment enquêter sur les camps de concentration. Georg, quant à lui, est sniper mais ne souhaite pas être dans la Wehrmacht. Leur engagement est plutôt en marge de la masse. »

Dessiner les personnages

« Ce n'est jamais ex-nihilo. Je suis nourri d'un passé iconographique divers et varié. Je pense notamment à Loisel, puisque Georg, dans ses débuts, a les traits semblables à ceux de son Peter Pan », explique Aurélien Morinière, avant de poursuivre : « Il y a eu beaucoup de discussions sur l'aspect des personnages. Qu'est-ce qu'ils devaient retransmettre dans leur physique, dans leur visage ? Nathalie et Miceal ont fait toute une recherche en amont liée au cinéma d'époque. Plus que la bande dessinée, c'était beaucoup le cinéma. C'est aussi la première fois que je fais évoluer des personnages sur une aussi longue période de temps. Ils évoluaient graphiquement et aussi dans ce qu'ils transmettaient dans leurs émotions et dans leurs expressions par les expériences qu'on leur faisait vivre dans l'écriture. Au fur et à mesure, les personnages s'étoffent indépendamment de notre volonté. Nous choisissons une forme de départ, même si ce n'est pas une coquille vide, puisque nous avions un background, mais à force de les dessiner et à force de lire cette histoire, d'eux-mêmes, ils s'animent. Émotionnellement ils m'envahissent un peu plus. J'aime bien cette idée que les personnages grandissent en même temps que l'histoire avance. » Pour les scénaristes, voir évoluer les personnages a aussi nourri leur écriture, si bien qu'ils ont réécrit en grande partie le tome 2 pendant que le dessinateur terminait les couleurs du tome 1. « Les quatre tomes composent un ensemble cohérent. »

Visages, ce que nous sommes, le synopsis

Louis, soldat français, tombe amoureux de Liselotte, infirmière allemande au moment de la Grande Guerre. De leur rencontre, va naître Georg, un enfant de la honte. Placé en orphelinat, il s'interroge sur ses parents et découvre l'histoire de sa naissance. Il se lance alors à la poursuite du soldat français. L'histoire des personnages entraîne les lecteurs et les lectrices à travers l'Histoire, d'abord la Grande Guerre, puis la Seconde Guerre mondiale, jusqu'à l'année 1954. « Ce n'est pas une chronologie linéaire. Nous avons fait beaucoup de flashbacks. L'idée principale était de savoir si les enfants réagissent toujours comme leurs parents aux mêmes évènements. »

Interview des auteurs durant la séance de dédicaces à la libraire L'Hydragon à Niort.

Les auteurs de Visages en dédidace à l'Hydragon à Niort

Les quatre tomes de Visages, ce que nous sommes sont parus aux éditions Glénat. Merci à la librairie L'Hydragon où nous avions récemment interviewé Yoann Kavege et Jim Bishop.

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Frédéric Mineur
Journaliste
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